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Pénal & probité

Prise illégale d'intérêts : l'inéligibilité qui fait tomber le mandat

CPCorentin Poilbout·19 août 2026·Mis à jour le 19 août 2026·≈ 4 min de lecture

Prison, amende... et surtout inéligibilité : pour un maire ou un conseiller, c'est cette dernière peine qui peut faire tomber le mandat du jour au lendemain.

Les conseils municipaux issus des élections de mars 2026 s'installent dans le Morbihan et partout en Bretagne. Mais 2026 aura aussi été marquée par plusieurs condamnations d'élus pour atteinte à la probité : cette année-là, le maire de Valenciennes a été condamné en première instance à cinq ans d'inéligibilité, assortie de l'exécution provisoire, pour prise illégale d'intérêts et subornation de témoin — une décision non définitive qui l'a néanmoins contraint à quitter ses mandats. La leçon dépasse ce seul dossier : pour un élu, la peine qui fait vraiment peur n'est pas la prison, c'est l'inéligibilité, celle qui fait tomber le mandat en cours.

Prise illégale d'intérêts : de quoi parle-t-on ?

L'article 432-12 du code pénal réprime le fait, pour une personne investie d'un mandat électif public, de « prendre, recevoir ou conserver, directement ou indirectement, un intérêt de nature à compromettre son impartialité, son indépendance ou son objectivité » dans une affaire dont elle a la charge. Depuis la loi du 22 décembre 2021, cette formule a remplacé l'ancien « intérêt quelconque », sans pour autant vider le délit de sa substance. Les peines encourues restent lourdes : cinq ans d'emprisonnement et 500 000 euros d'amende, montant pouvant être porté au double du produit tiré de l'infraction.

L'inéligibilité, la peine qui fait tomber le mandat

Le vrai risque se joue sur la peine complémentaire. Pour les atteintes à la probité, le juge doit en principe prononcer l'inéligibilité (art. 131-26-2 du code pénal) et ne peut y renoncer que par une décision spécialement motivée. Sa durée peut atteindre dix ans lorsqu'elle vise une personne exerçant un mandat électif public au moment des faits (art. 131-26 et 131-26-1). Surtout, lorsqu'elle est assortie de l'exécution provisoire, elle produit ses effets immédiatement, sans attendre l'issue de l'appel : l'élu perd le mandat en cours. C'est cette mécanique, et non la seule menace de prison, qui peut renverser une majorité municipale.

Les situations à risque au quotidien

Le délit ne suppose ni montage sophistiqué, ni malveillance. Il naît de décisions ordinaires, prises sans recul, dans lesquelles l'élu est à la fois juge et partie :

  • une subvention votée au profit d'une association que l'élu préside ou dirige ;
  • un marché, un achat ou une prestation attribués à une entreprise proche ;
  • une décision d'urbanisme — permis, révision du PLU, classement d'une parcelle — touchant ses biens ou ceux d'un proche ;
  • la vente ou l'acquisition d'un bien communal ;
  • le recrutement ou l'avancement d'un membre de sa famille ou d'un allié.

Ni enrichissement, ni intention de nuire

C'est le point que beaucoup d'élus sous-estiment : l'infraction peut être caractérisée sans le moindre profit personnel. Un intérêt purement moral — présider l'association bénéficiaire, avantager un proche — suffit. Peu importe que la commune ait payé le juste prix ou que la décision ait servi l'intérêt général. Sur le plan administratif, la délibération à laquelle a pris part un conseiller intéressé à l'affaire est d'ailleurs illégale (art. L. 2131-11 du code général des collectivités territoriales) et encourt l'annulation.

Le réflexe qui protège : le déport

Face à un intérêt personnel, un seul réflexe met l'élu à l'abri : le déport. L'élu concerné ne participe ni à l'instruction du dossier, ni au débat, ni au vote, et quitte la salle pendant l'examen du point. Ce retrait doit être formalisé par une mention expresse au procès-verbal de séance. Une abstention discrète ne suffit pas : c'est le retrait effectif et tracé qui protège à la fois l'élu et la délibération.

Nos recommandations

La prévention se construit en amont, dès l'installation du conseil. Trois chantiers simples et peu coûteux : établir une cartographie des intérêts des élus (mandats associatifs, activités, liens familiaux et économiques) ; définir une procédure écrite de déport, systématiquement consignée au procès-verbal ; désigner un référent déontologue que l'on saisit en cas de doute, avant la séance et non après la mise en cause. Anticiper coûte quelques réunions ; une condamnation coûte un mandat.

Le cabinet Bouilland Poilbout Avocats défend les élus mis en cause et conseille les collectivités bretonnes dans la prévention du risque pénal et des atteintes à la probité.

Références : code pénal, art. 432-12 (prise illégale d'intérêts, dans sa rédaction issue de la loi n° 2021-1729 du 22 décembre 2021), art. 432-17, 131-26, 131-26-1 et 131-26-2 (peine complémentaire d'inéligibilité) ; code général des collectivités territoriales, art. L. 2131-11 (illégalité de la délibération prise par un conseiller intéressé).

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Corentin Poilbout, avocat associé
Avocat associé

Corentin Poilbout

Pénal des affaires publiques et probité. Élu local depuis 2014, il défend élus, agents et collectivités face au risque pénal.

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