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Vidéoprotection « augmentée » : le risque naît dans la salle du conseil, pas devant la caméra

LBLaurent Bouilland·9 juillet 2026·≈ 5 min de lecture

Deux décisions récentes viennent de fixer une règle simple pour toute commune équipée — ou tentée de s'équiper — de caméras « intelligentes » : adjoindre une analyse algorithmique à un réseau de vidéoprotection est illégal sans base légale spécifique. Pour un élu, l'enseignement essentiel ne tient pas à la technologie, mais au moment où le risque se cristallise.

En janvier 2026, le Conseil d'État a rejeté le recours de la commune de Nice contre la CNIL (CE, 30 janvier 2026, n° 506370). En mars, la cour administrative d'appel de Nantes a censuré, à Vannes, le volet « intelligence artificielle » d'une délibération de vidéoprotection (CAA Nantes, 6 mars 2026, n° 24NT01809). Deux territoires, une même ligne : la vidéoprotection filme la voie publique ; elle ne l'analyse pas automatiquement sans habilitation du législateur.

Ce que le juge a réellement tranché

L'article L. 251-2 du code de la sécurité intérieure autorise la vidéoprotection des voies publiques. Son silence, jugent les deux juridictions, ne peut être lu comme permettant d'y greffer un traitement algorithmique d'analyse systématique et automatisée des images. Aucun autre texte ne l'autorise davantage. La seule base disponible reste l'expérimentation ouverte par la loi « JO 2024 » du 19 mai 2023, étroitement encadrée et prorogée jusqu'au 31 décembre 2027 — un régime temporaire, réservé à certaines manifestations, dont une commune ne saurait se prévaloir pour un usage pérenne.

L'argument tiré du droit européen ne change rien. Que le dispositif relève ou non des systèmes « à haut risque » au sens du règlement IA du 13 juin 2024, l'absence de qualification européenne ne dispense pas d'une base légale nationale. Les deux ordres de règles se cumulent : le règlement encadre les systèmes d'IA ; le RGPD et la loi « Informatique et Libertés » régissent le traitement des données. Un logiciel d'analyse d'images doit satisfaire les deux.

L'affaire vannetaise : le risque se joue en amont

Le cas de Vannes est instructif parce qu'il est proche de nous — et parce qu'il déplace le curseur. En octobre 2021, le conseil municipal avait voté une autorisation de programme de deux millions d'euros sur quatre ans pour étendre son réseau de caméras et l'adapter à des « développements d'intelligence artificielle » : un classement automatique des piétons selon leur silhouette, leur tenue ou leur comportement, dans les zones du port et de la place Gambetta.

La cour valide l'extension du parc — jugée nécessaire, adaptée et proportionnée — mais annule le volet algorithmique. L'essentiel est là : la censure frappe la délibération elle-même, à la requête d'un simple contribuable, alors que le traitement n'avait jamais été mis en service. L'illégalité ne s'attache donc pas à l'usage de la caméra, mais à l'acte qui en prépare le déploiement. Autorisation budgétaire, engagement financier, mise en œuvre : à aucun stade de la chaîne de décision, une base légale ne pouvait être invoquée.

C'est, très exactement, notre conviction : le risque ne naît pas devant la caméra ; il naît dans la salle du conseil.

Trois points d'exposition pour la commune — et pour l'élu

La délibération. Une autorisation de programme, une délibération-cadre qui « anticipe » l'IA, suffisent à ouvrir la voie d'un recours pour excès de pouvoir — que peut engager n'importe quel contribuable local, comme à Vannes.

Le marché public. C'est le maillon le plus souvent négligé. Sans clause de réversibilité, sans faculté de résiliation pour motif d'intérêt général, sans stipulation du CCAP neutralisant toute fonctionnalité algorithmique dépourvue de base légale, la collectivité se lie sur une prestation qu'elle ne pourra pas activer licitement.

La responsabilité et l'image. Sur huit communes contrôlées fin 2024, la CNIL en a mis six en demeure (aux côtés du ministère de l'Intérieur). Au-delà de la sanction administrative, l'analyse automatisée d'images sans fondement expose la collectivité sur les plans juridique, financier et parfois pénal — le responsable de traitement se trouvant au cœur de la décision. S'y ajoute un coût politique : un outil présenté comme un progrès, puis censuré, devient un sujet d'opposition.

Ce que vous pouvez faire dès maintenant

  • Auditer l'existant — recenser, avec votre délégué à la protection des données (DPO), les fonctionnalités réellement activées et désactiver, de façon documentée, toute analyse non couverte par l'expérimentation en vigueur.
  • Sécuriser vos marchés — réexaminer les contrats en cours, activer les clauses de réversibilité et de résiliation, verrouiller le CCAP.
  • Documenter la conformité — analyse d'impact relative à la protection des données (AIPD) circonstanciée, registre à jour, base légale tracée, consultation de la CNIL le cas échéant (article 90 de la loi du 6 janvier 1978).
  • Verrouiller la gouvernance — un référent IA et données, des opérateurs de centre de supervision formés, et une vigilance particulière sur les délibérations budgétaires touchant à la vidéoprotection.

En pratique

Étendre un réseau de caméras demeure possible dans le cadre actuel, à condition que la mesure reste nécessaire et proportionnée : la cour l'a confirmé à Vannes. C'est la couche algorithmique qui suppose une intervention du législateur — laquelle n'est pas venue, hors expérimentation. Entre les deux, la frontière est étroite, et elle se trace au moment de la décision : dans la rédaction de la délibération, le montage du marché, la documentation de conformité.

C'est précisément là que notre cabinet intervient : en amont du contentieux, lorsque la décision se construit et que le risque peut encore être maîtrisé.

BP Avocats — Bouilland Poilbout Avocats accompagne les collectivités territoriales, leurs élus et leurs directions en Bretagne, en droit public et en droit pénal des affaires publiques. Audit de vos dispositifs de vidéoprotection, sécurisation de vos délibérations et de vos marchés.

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Laurent Bouilland, avocat associé
Avocat associé

Laurent Bouilland

Droit public, urbanisme & littoral et commande publique. Il accompagne collectivités et élus, en conseil comme au contentieux.

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