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Commande publique & finances

Communes et intercommunalités : des charges étendues, jamais compensées, et un budget 2027 qui prélève

LBLaurent Bouilland·9 octobre 2026·≈ 8 min de lecture

Le problème du bloc communal n’est pas le nombre d’échelons, mais le fait que l’État étend sans cesse les obligations des communes et des intercommunalités sans les financer, tout en reprenant la main sur leurs recettes. Le projet de loi de finances pour 2027, déposé le 1er octobre, franchit une étape supplémentaire : il ne se contente plus de retenir, il prélève définitivement.

Le mécanisme juridique est simple, et il explique tout le reste : la Constitution oblige l’État à compenser intégralement les compétences qu’il transfère, mais elle ne l’oblige à rien d’équivalent lorsqu’il crée ou étend une compétence (art. 72-2, al. 4). Or, depuis dix ans, l’État ne transfère presque plus et se contente d’étendre, par des normes nouvelles, des missions nouvelles, des décisions salariales nationales et désormais des prélèvements sur la fiscalité locale. Chaque ligne est une charge nette pour le bloc communal, qui porte l’essentiel des services du quotidien, de sorte que la libre administration garantie par l’article 72 reste entière sur le papier et se vide dans les budgets.

Des missions qui s’ajoutent, sans un euro en face

La liste s’allonge à chaque législature, et chaque ligne a un coût que personne ne compense :

  • Eau potable : nouvelle directive transposée en 2022, plans de gestion de la sécurité sanitaire, surveillance des PFAS
  • Assainissement : directive eaux résiduaires urbaines révisée en 2024, traitement des micropolluants
  • Tri à la source des biodéchets, obligatoire depuis le 1er janvier 2024
  • Restauration collective : loi EGalim, 50 % de produits durables dont 20 % de bio
  • Décret tertiaire : moins 40 % de consommation d’énergie en 2030 pour les bâtiments publics de plus de 1 000 m²
  • Accessibilité des ERP et de la voirie
  • Défense extérieure contre l’incendie, à la charge des communes depuis 2015
  • Plans communaux de sauvegarde, généralisés par la loi Matras de 2021
  • Sur le littoral, cartographie du recul du trait de côte et adaptation des documents d’urbanisme

Aucune de ces obligations n’est un transfert au sens de l’article 72-2. Toutes sont des extensions : la loi fixe la norme, la collectivité trouve l’argent.

La GEMAPI relève d’une autre méthode : l’État crée une compétence et, en même temps, un impôt local pour la financer. En apparence c’est plus loyal, puisqu’une recette accompagne la charge, mais la ressource n’est pas versée par l’État, elle est prélevée sur le contribuable local par décision des élus locaux, ce qui déplace le coût politique sans supprimer le coût financier. La taxe est en outre plafonnée à 40 € par habitant alors que la charge ne l’est pas, et depuis janvier 2024 la responsabilité des digues transférées par l’État incombe aux seules intercommunalités, taxe ou pas.

Des charges décidées à Paris, payées en mairie

S’y ajoutent les décisions nationales qui s’imposent aux budgets locaux, à commencer par les revalorisations du point d’indice de 2022 à 2024, la hausse de trois points de la cotisation retraite des agents territoriaux en janvier 2025, avec une trajectoire de hausse jusqu’en 2028, et la protection sociale complémentaire devenue obligatoire, pour la prévoyance en 2025 et pour la santé depuis le 1er janvier 2026, avec une participation minimale de l’employeur.

Les communes exercent aussi des missions pour le compte de l’État, avec leurs agents et dans leurs locaux : titres d’identité, état civil, élections, recensement. La dotation « titres sécurisés » ne couvre pas le coût réel. Il a fallu la loi du 22 décembre 2025 sur le statut de l’élu pour que le Gouvernement soit tenu d’en chiffrer la charge.

Enfin, des coûts que nul ne maîtrise : les primes d’assurance des collectivités ont augmenté de 20,7 % en 2024, puis de 16 % en 2025.

Et quand l’État prélève : du DILICO à la CPEB

L’État a commencé par reprendre une partie de ce qu’il verse. Le « dispositif de lissage conjoncturel » (DILICO), créé par la loi de finances pour 2025, retient sur les douzièmes de fiscalité un montant fixé chaque année : 1 Md€ en 2025, dont 250 M€ sur 1 924 communes et 250 M€ sur 141 intercommunalités, puis 740 M€ en 2026, les communes ayant été exonérées et la charge reportée sur les intercommunalités, qui supportent un tiers du dispositif. Les sommes devaient être reversées sur trois ans, à 90 % seulement, le reste partant en péréquation.

Prélèvement DILICO20252026
Communes250 M€ (1 924 communes)0 €
Intercommunalités250 M€ (141 EPCI)250 M€ (141 EPCI)
Départements220 M€ (50)140 M€ (25)
Régions280 M€ (12)350 M€ (12)
Total1 000 M€740 M€

Sources : article 186 de la loi de finances pour 2025 et article 196 de la loi de finances pour 2026 ; montants individuels publiés par la DGCL.

Le projet de loi de finances pour 2027 change de nature. Le DILICO est supprimé et remplacé, à l’article 37, par une « contribution progressive à l’effort budgétaire » (CPEB) de 2,5 Md€, qui n’est plus une avance mais un prélèvement définitif au profit du budget de l’État. Elle frappe 40 % des communes, l’ensemble des intercommunalités à fiscalité propre de métropole et 60 % des départements, et elle est prélevée chaque mois sur les avances de fiscalité, les fractions de TVA et au besoin la DGF. Pour le bloc communal, les premières estimations avancent près de 1,5 Md€ pour les communes et plus de 800 M€ pour les intercommunalités.

Les sommes retenues au titre du DILICO 2025 et 2026 ne sont pas perdues, mais leur restitution est étalée jusqu’en 2031 (art. 84), ce qui prive les collectivités d’environ 300 M€ de trésorerie supplémentaires l’an prochain. Le FCTVA, qui rembourse aux collectivités la TVA acquittée sur leurs investissements, voit son taux forfaitaire abaissé de cinq points, à 11,404 %, soit 2,1 Md€ de moins, seules la voirie et certaines dépenses de transition écologique conservant le taux de 16,404 %. Enfin, la dynamique des fractions de TVA du bloc communal serait désormais minorée de l’inflation, c’est-à-dire gelée en euros constants.

En face, la DGF progresse de 150 M€, essentiellement pour la péréquation, et une dotation de 50 M€ est créée pour les communes rurales de faible densité, avec un fonds de soutien de 50 M€ pour les communes mises en difficulté par la CPEB. Les intercommunalités, elles, n’ont aucune mesure de compensation. Au total, les associations d’élus chiffrent l’effort à plus de 5 Md€, et près de 7 Md€ en y ajoutant la hausse des cotisations CNRACL.

Pour mesurer ce que ces mesures représentent concrètement pour votre commune ou votre intercommunalité, le cabinet met à disposition un simulateur de l’impact du PLF 2027, construit sur les données ouvertes de l’OFGL.

Des recettes qui n’appartiennent plus aux élus

En face, les recettes ralentissent : + 1,6 % pour les intercommunalités en 2025, après 4,3 % en 2024 et 7,4 % en 2023 ; + 1,7 % pour les communes.

Surtout, elles échappent aux assemblées locales. Depuis la suppression de la taxe d’habitation et de la CVAE, les intercommunalités perçoivent une fraction de TVA de 14 Md€, près de 60 % de leurs impôts. Elles n’en fixent ni le taux ni l’assiette, et cette fraction n’a crû que de 0,7 % en 2025. Les communes ne gardent qu’un vrai levier, la taxe foncière, qui pèse sur les seuls propriétaires.

Le résultat se lit dans les comptes : l’épargne des intercommunalités stagne (+ 0,6 %) et leur dette a bondi de 6,6 % en 2025, du jamais vu depuis 2012. Les investissements qu’on leur impose se financent à crédit.

Évolution annuelle (budgets principaux)20242025
Communes : recettes de fonctionnement+ 3,0 %+ 1,7 %
Communes : dépenses de fonctionnement+ 4,2 %+ 1,5 %
Communes : encours de dette+ 1,4 %+ 3,1 %
Intercommunalités : recettes de fonctionnement+ 4,3 %+ 1,6 %
Intercommunalités : dépenses de fonctionnement+ 5,1 %+ 1,8 %
Intercommunalités : épargne nette+ 0,9 %− 2,1 %
Intercommunalités : encours de dettenon disponible+ 6,6 %

Source : OFGL, pré-rapport 2026 (données DGFiP, comptes de gestion). Recettes des intercommunalités en 2023 : + 7,4 %.

Le risque naît au moment de la décision

La réponse de l’État n’est pas là où on l’attendait, puisque le projet de loi « État local » présenté le 20 mai renforce le préfet sans transférer ni compétence ni ressource aux collectivités, et que le budget 2027 prélève là où il faudrait compenser.

En attendant, maires et présidents d’intercommunalité décident sous contrainte et répondent de ce qu’ils décident. Une compétence mal délimitée, un ouvrage non entretenu faute de crédits ou une alerte non documentée sont autant de points de départ de contentieux, et le réflexe utile consiste à vérifier qui détient la compétence, à chiffrer la charge, à motiver la décision et à garder la trace des moyens demandés à l’État.

Le bloc communal a survécu à toutes les réformes qui prétendaient le simplifier. Encore faut-il que ses élus ne paient pas, seuls, le prix de charges qu’ils n’ont pas choisies.

Sources

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Laurent Bouilland, avocat associé
Avocat associé

Laurent Bouilland

Droit public, urbanisme & littoral et commande publique. Il accompagne collectivités et élus, en conseil comme au contentieux.

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